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« Les droits humains sont la guérison ». Entretien avec Alessandra Morelli, ancienne déléguée de l’UNHCR

Avec plus de 30 ans de service dans les zones de conflit pour le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, Alessandra Morelli analyse les défis actuels en matière de droits humains et la manière d’œuvrer pour restaurer la dignité humaine.
Alessandra Morelli fut déléguée du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) de 1992 à 2021 : près de trente ans de travail parmi les pays les plus fragiles et les plus souffrants du monde. Dans cette longue activité, elle y a mis son cœur, risquant même sa vie, en 2014, lors d’un attentat à Mogadiscio, la capitale de la Somalie, à la corne de l’Afrique. Nous avons dialogué avec elle sur le thème des droits humains, partant d’une définition qu’elle a donnée d’elle-même : « Une femme de dialogue et de médiation qui a grandi parmi les couleurs et les cultures du monde ».

Alessandra, pouvons-nous partir de cette définition pour raconter votre histoire ?
J’ai été conçue en Inde, j’appartiens à une famille qui a toujours voyagé. D’où ma vie parmi la diversité des couleurs, cultures et pays, jusqu’à mon travail auprès des Nations Unies : un autre voyage, cette fois-ci parmi des pays en conflit. Une femme de médiation (humaniste, je dirais) et de dialogue parce que vivant au milieu des altérités que je n’ai jamais senties différentes de moi. Je n’ai jamais considéré mon identité comme absolue. Je l’ai vécue en communion avec les autres. Cela ne m’a pas privée de mon unicité. Ça n’a fait qu’élargir mon regard en rappelant que nous faisons partie de la même humanité. Le conflit naît de l’« absolutisation » de sa propre identité. Le sentiment de faire partie d’autres cultures mène à la réciprocité.
Qu’est-ce que cela signifie de travailler au UNHCR ?
Je me suis formée dans les situations d’urgence. Je m’y suis immergée jusqu’à sentir l’odeur âcre du conflit, dans les guerres majeures après l’effondrement du mur de Berlin et des Tours jumelles. Aussi dans des pays où l’on combat le terrorisme. J’aime définir mon travail et celui de mes collègues comme une action pour ouvrir des espaces : de dialogue, de protection, d’accueil et de prise en charge de qui est contraint de fuir. À travers les frontières internationales et à l’intérieur d’un même pays. L’espace comme récupération de la dignité, du souffle de la vie. J’ai toujours eu affaire à des personnes déracinées, privées d’un espace qui crée des possibilités pour l’avenir. La guerre efface le lieu. Comme l’a dit le pape François : « La guerre est la faillite de l’être humain ».
Quel est le contraire de la guerre ?
L’accueil. Il accomplit la sauvegarde de la dignité humaine, mais dans la forteresse Europe, elle a été privée de sa signification profonde. Il est considéré comme la privation de quelque chose. Dans toutes les religions, en particulier les trois monothéistes, il y a la semence du divin dans l’hospitalité. Lui aussi, le mot solidarité, a été vidé de son sens profond ; celui de Stefano Rodotà (juriste et homme politique italien, NDLR), de boussole et de résolution des crises humanitaires. Nous avons basculé dans la tentation du mur. Dans mon travail, j’ai essayé de négocier ces valeurs décisives avec les gouvernements des pays dans lesquels j’étais à l’œuvre. Pour nourrir une humanité obscurcie par la violence.
Récemment, vous avez développé un parcours thématique intitulé Vers une Économie du soin. L’art de rester humain. Quelle valeur cela a-t-il pour les droits humains ?
Après avoir vécu 30 ans au milieu de droits violés, dans des pays où le droit international n’est pas respecté, j’ai cherché de donner une forme narrative à mon expérience. Dans mon premier livre, Des mains qui protègent. Des histoires, des lieux, des visages de mes trente années entre guerres et conflits, je parle de comment l’on peut constamment glisser dans l’inhumain.
Comment pouvons-nous veiller sur ce danger ?
Je me suis demandée quels étaient les mots pour construire, pour prendre soin, à être mis d’urgence en circulation. Accueil, hospitalité, écoute, inclusion. Leur absence est un signal d’alarme dans un contexte politique qui parle de substitution ethnique, de fardeau résiduel, d’externalisation des frontières. D’où le désir de réhumaniser au moyen de méditations, conférences et livres. D’où mes premier et second livres : Vers une Économie du soin. L’art de rester humain. Humaniser est un chemin d’éducation. Érasme de Rotterdam disait : « Humains, on le devient ».
Comment le monde a-t-il changé en termes de droits humains ? Évolution ou involution ?
C’est le deuxième de ces mots ! Après de nombreuses années parmi les droits humains déniés, j’ai rencontré en Italie des problématiques similaires à celles affrontées dans mon travail. La gestion des migrations nous dit que nous ne sommes pas conscients d’être membres de la même communauté humaine. Que nous ne connaissons pas la personne qui fuit, les conflits ou vers une vie meilleure. Une frontière fluide, comme c’est le cas aujourd’hui entre les demandeurs d’asile et les migrants économiques : un corridor malheureusement dépourvu de voies légales. Les pays se ferment de plus en plus et, avec l’élection de Trump, nous nous éloignons du concept de réinstallation. En Europe, les droits sont très fragiles, ils sont gérés d’instinct, se pliant aux humeurs populaires au gré des votes. Pour Platon, la politique était le soin de la communauté.
La solidarité doit-elle avoir sa place en politique ?
L’ONU fut créée comme un instrument d’espoir après la Seconde Guerre mondiale : pour dire « plus jamais ça » au réarmement effréné. Ce « plus jamais ça » passe aussi par le multilatéralisme. À l’ONU, aucun pays ne s’isole. Il raisonne avec les autres sur la façon de résoudre son problème, mais aujourd’hui, l’ONU est isolée, n’est plus appréciée. Nous sommes revenus à l’unilatéralisme, comme nous le voyons entre Amérique et Russie. C’est le monde néolibéral de l’individualisme et du pouvoir. Plus nous vivons de pouvoir, moins l’humain s’exprime.
Quelle est l’importance de parler des droits humains ?
Il ne faut pas renoncer à la passion pour les droits humains : ils remettent au centre l’« homo reciprocans », ils arrêtent la violence. Les droits humains sont la guérison. Ils préservent l’humain. Ils sont les sentinelles du bien-être. Dans la Bible, le mot « sentinelle » est souvent traduit par « gardien ».
Que peut faire le citoyen ordinaire pour les droits humains ?
Leur défense est l’affaire de tous et la responsabilité de chacun. Comment ? En s’informant au-delà des fake news et de la propagande. À la recherche de bonnes sources avec un regard désobstrué sur l’immensité du monde, bien au-delà de son propre jardin. Par l’éducation. La culture transforme. La culture accroît le respect des droits humains. Nous ne sommes pas tous appelés à faire de grandes choses, mais nous sommes tous appelés à être des jardiniers.
Quel est le pouvoir de l’UNHCR pour apporter la paix dans le monde ?
Les organisations de l’ONU telles que l’UNHCR, le Programme alimentaire mondial – PAM, la FAO, l’UNICEF, le Fonds international de Développement agricole – FIDA, se maintiennent au milieu des conflits, jusqu’à risquer la vie de leurs membres. C’est mon cas et celui de mes collègues, qui avons consacré notre vie à une cause de paix, de réconciliation et de dignité. Aujourd’hui, l’ONU est à Gaza, en Ukraine… nous sommes celles et ceux qui ramassent les débris.
Comment ça ?
Nous sommes comme les maîtres potiers du ‘kintsukuroi’ (ce qui est la couverture de mon deuxième livre) : ils transfigurent les éclats brisés en les embellissant même, accompagnant d’or et d’argent les blessures, fissures de la rupture. Les agences de l’ONU accomplissent tous les jours des gestes prophétiques.
Comme vous l’avez fait en hissant le drapeau du UNHCR sur l’aéroport de Mogadiscio, ce qui vous a exposé à l’attentat qui vous a blessée ?
Beaucoup de gens m’ont dit : « Cela est assez pour nous, parce que nous sentons que nous ne sommes pas seuls ». C’est émotionnant. Je lance un appel à soutenir ces organisations et les ONG. Sans elles sur le terrain, tout s’obscurcirait. Elles garantissent le pain et la protection qui permettent la vie et aident à connaître la vérité.
Quelle est l’importance du mot espoir quant aux droits humains ?
Fondamental. Je l’ai appris des yeux, des mots, du comportement de tant de réfugiés et de personnes déplacées : ils avaient tout perdu mais gardaient toujours espoir. L’espérance terrestre est la clé de la survie, mais elle se nourrit du travail d’une communauté qui prend soin. Ensuite, il y a l’espérance spirituelle, de la foi : celle que Dieu nous laisse, mais Il nous la laisse, comme le disait le P. Tonino Bello, pour que nous y travaillions. L’espérance est un don que nous devons cultiver. C’est pourquoi les « jardiniers » !
Quelle est l’importance de former les jeunes pour améliorer les droits humains ?
Éduquer est urgentissime. De la prise de conscience naît l’action. On n’agit qu’après une profonde réflexion. Nous manquons de faire comprendre à nos jeunes que les droits humains sont dans l’ADN de l’être humain lui-même. Ils sont la boussole, la carte géographique, ils sont les mots de vie. Mais éduquer se peut aussi sur les lieux de travail. Un changement de paradigme est nécessaire. Unissons-nous pour traverser avec prophétie cette phase sombre, ce temps de cocagne du réarmement. Après trente ans au milieu des guerres, j’affirme que les armes n’apportent jamais la paix.